Le grand vertige

Pierre Ducrozet

19 Août, 2020


Pionnier de la pensée écologique, Adam Thobias est sollicité pour prendre la tête d’une “Commission Internationale sur le Changement Climatique et pour un Nouveau Contrat Naturel”. De ce hochet géopolitique, pas dupe, il tente de faire une arme de reconstruction massive. Au cœur du dispositif, il crée le réseau “Télémaque”, indépendant et parallèle, constitué de scientifiques ou d’intuitifs, de spécialistes ou voyageurs, tous iconoclastes, qu’il envoie en missions discrètes, du Pacifique sud à la jungle birmane, de Manaus à Moscou… Tandis qu’à travers leurs récits se dessine l’encéphalogramme affolé d’une planète fiévreuse, Adam Thobias conçoit un projet communautaire aussi alternatif que novateur. Entretenant une intimité générationnelle avec la géographie mouvante et fragile de notre monde en crise, doté d’une foi dans la narration et d’une énergie vitale contagieuses, Pierre Ducrozet se confronte, à brasle-corps, aux forces motrices et performatives du roman sur les enjeux du contemporain.

Accepter la proposition institutionnelle de conduire une sorte de gros bateau-leurre international censé remplir le vide politique face à l’urgence climatique ne ressemble a priori pas à Adam Thobias. Pionnier de la pensée environnementale, enseignant hétérodoxe, auteur de quelques textes-balises aux fondements de bien des engagements, il est plutôt du genre à mener sa barque sans entraves, à disparaître des radars quand ça lui chante, voire à emprunter des itinéraires bis et affranchis. C’est l’idée qu’il a derrière la tête d’un réseau mouvant, hybride, à l’écoute des sursauts de la planète, qui semble le décider. On le comprend à le voir choisir, non sans gourmandise, les membres de l’équipe – plutôt jeune, atypique, rebelle – qu’il charge du « projet Télémaque » aux contours aussi flous qu’ambitieux et qu’il lance comme des boules de bowling, partout dans le monde. Mais qui, de Nathan Régnier, star de la microbiologie et de la vie des plantes, de Mia Casals, anthropologue post-punk écoféministe néo-sorcière ou de June, presque encore adolescente aux compétences indéfinies et qui voyage comme on cherche son souffle, ou encore d’Arthur Bailly, photographe-baroudeur-Colombo, et jusqu’à Tomas Grøben, geek majuscule (à qui il ne demandera rien d’autre que de lui raconter ses journées sur Google Earth), qui parmi ces arpenteurs triés sur le volet selon une logique qui n’appartient qu’à Thobias, sait vraiment ce que ce dernier attend de lui. Ils l’apprendront à leurs dépens. Quand il sera trop tard – donc assez vite. Après L’invention des corps, Pierre Ducrozet poursuit la mise au point d’une langue-musique qui incarne la mobilité du monde et des corps, et des corps dans le monde, mais aussi des tempêtes des secousses des hoquets qui parcourent notre planète – qu’elle nous les impose ou que nous les lui infligions. Et ce, avec un sens ludique et rythmé de la narration et une ineffable capacité à faire cohabiter et résonner en permanence le très intime des corps et des esprits avec les aspirations les plus vastes, la conscience d’un pire global, d’une urgence partagée. Le désir qu’il capture avec l’intensité attentive d’un chorégraphe est celui d’un engagement constant et juste, aussi charnel que politique. Le grand vertige est une course-poursuite verticale sur une terre qui tourne à toute vitesse, une chasse au trésor qui, plus encore que des solutions pour un avenir possible (plausible ?), cherche une très concrète éthique de l’être au monde. Pour tous, et pour tout de suite.

Présentation vidéo par Yann Nicol cliquez ici

Ci-dessous vidéo interview de Pierre Ducrozet par Yann Nicol


À propos de l'auteur.rice

© Jean-Luc-Bertini

Né en 1982, Pierre Ducrozet a rejoint les éditions Actes Sud en 2017 avec L’invention des corps, lauréat du prix de Flore. Après un détour de quelques années à Berlin, il est retourné vivre à Barcelone mais la crise du coronavirus l’a surpris au Japon où il poursuivait un voyage à travers l’Asie entamé en septembre 2019 sur les traces de ses personnages. Il a donné des nouvelles de cette longue équipée à travers sa chronique Résidence sur la terre pour Libération. Auparavant, il avait déjà publié trois romans chez Grasset : Requiem pour Lola rouge (2010, Prix de la Vocation 2011, à paraître en Babel en cette rentrée 2020), La vie qu’on voulait (2013) et le très remarqué Eroica (2015 et Babel n°1525). En 2019, il est aussi l’auteur avec Julieta Cánepa et Eva Palomar (illustrations) d’un Livre des métiers imaginaires (Actes Sud Junior) et de Ces jeunes qui changent le monde (avec Julieta Cánepa) paru aux éditions De La Martinière Jeunesse.

 

 

 

 

Informations complémentaires

Dimensions 11.5 × 21.5 cm
Édition

Rayon / Collection

Prix prévisionnel

ISBN

978-2-330-13926-1